Je veux vivre

Psychologue. Ou psychiatre. J’ai commencé à le voir il y a peu. Je suppose que c’en est la preuve que je ne suis pas spécialement investi à guérir. C’est vrai quoi : on me demande en quelques sortes de trouver moi-même ma maladie. Je n’ai pas l’impression d’être grippé, d’avoir un virus dont j’aurais obligation de me débarrasser pour me remettre aux jambes dépliées. À moins que ça ne soit ces petites bestioles microscopiques qui te font descendre au bas fond un instant, puis se permettent de loger aux frais payés dans ton corps. Bien leur fasse : avec tous les burgers que j’enchaine chaque semaine, depuis disons trois ans… C’est si terrible de ne pas en avoir quelque chose à foutre de cette vivacité que je devrais avoir à ma trentième année. J’y suis, voilà, l’âge adulte bien entamé, plus proche de la mort que du jour où j’ai poussé mon premier cri. C’est à l’image de ce que toute ma vie a été, ce premier cri. À la description parfaite de ce que je traine, et au paradoxe de mon inévitable mollesse : j’ai la flemme. Qu’est-ce que j’y gagne moi, à exprimer ce que je ne peux que de toute manière cacher au jour. Pas la foi de m’infliger à moi-seul mon unique état d’âme. Parfois j’espère trouver quelqu’un, pour lui transporter mes émotions. Mais pas par tentative de guérison, à parler de mon problème, à échanger et faire confiance, ou que sais-je… Ce que je veux, c’est qu’il se sente dans son intégralité à ma place, pour ne plus avoir à subir seul ce que je suis en tant qu’individualité. Et ce que j’ai voulu faire il y a des semaines, avec Nadine. Ou l’autre Clément. Les deux m’ont traité de merde — pas avec les mêmes qualificatifs, pas aussi cru, mais je crois que c’est ce qu’ils voulaient dire. Et d’une bienveillance dernière, ou plutôt pour se donner bonne conscience avant de lâcher prise au point de ne plus répondre à mes mails, ils m’ont guidé vers ce psy (à défaut, je me contente de « psy »). Putain. Tant pis.

S’il y a bien une façon unique de décrire mon existence jusque-là qui me vienne, je pousse parfois sur ma position allongée dans le lit pour en dégager quelques souvenirs agréables, histoire de me faire lever et prendre une douche. Généralement, l’histoire se finit tout le temps mal, mais son début est passable. Comme à mes dix ans, quand je joue aux cartes avec mes camarades d’école, juste avant que mon paternel professeur s’enclenche à prendre ses appuis, lui qui n’a jamais fait de sport, et sauter par la fenêtre. La fenêtre, du deuxième. Il n’est pas mort. Et j’aurais préféré. C’est là-dessus que repose la mauvaise chute de l’anecdote. Et le souvenir me questionne : pourquoi je ne ressens rien ? D’accord, pour les camarades à qui je piquais les cartes sans aucun remord, à la fille amoureuse de moi que j’ai poussée sur le trottoir simplement pour lui donner une conscience de ce que la vie aurait à lui offrir, aux professeurs que j’ai souvent imaginés à la situation de tôlards pour avoir zigouillé un élève un peu trop dédaigneux — ce que j’aspirais à être chaque année pour m’accorder la chance d’être cet élève précis quitte à disparaître pour de bon. Mais pourquoi mes parents ? Ils ont tout essayé. Ça a au début été aussi naturel que l’inspiration à la narine et puis, dès que j’ai commencé à parler, leur envie d’un deuxième gosse a pris un coup. Je ne sais pas spécialement s’il s’est passé quelque chose de notable pour les avoir vus changer au point de garder le souvenir d’une mère et d’un père heureux alors même mon âge minuscule. Aucun enfant ne se souvient de ça. Et aucun enfant n’a la vision de lui-même dans cet endroit loti, où le calme règne et la vie elle-même n’est pas véritablement née : le placenta. Moi, par un esprit étriqué ou une mémoire fabuleuse (et maladive), je m’en souviens. Je m’en suis toujours souvenu. Et je me dis que c’est savoir que je ne serai jamais aussi tranquille qui me pose à l’inconscient total la volupté avortée d’une volonté — quelque soit son degré — de vivre. Parce que manger, sincèrement, je n’aime pas ça. Mais je ne le fais pas non plus pour vivre. J’ai conscience, ou au-moins la sensation, de devoir le faire pour m’extasier à l’inexistence. Au même titre de ma vie qui n’est rien, que j’essaie au plus possible de garder à cette stabilité pour ne laisser qu’indifférence à mon décès. À mon sens, c’est une sorte de bienfaisance remplie d’humanité que j’offre à chacun, et donc à personne.

Mes parents sont morts. Mon père a retenté de se suicider, et a réussi. Ma mère est partie en avion pour la Croatie, et elle n’a jamais atterri. Et je suis content pour elle : ça faisait un bout de temps qu’elle luttait à porter son corps des choses qui s’entravaient à son allure autrefois rayonnante. Puis mes grands-parents — car je ne connais rien des autres membres de ma famille (des parents heureux, mais une famille souvent fâchée) — je ne les ai rencontrés qu’à leur mort. Coup de chance : les quatre étaient vivants, puis sont morts, à quelques moins d’intervalle, avant mes deux ans. Ça m’arrange. Les vieux me répugnent. Pas de leur apparence, pas de leurs pensées, par de leur encombrement dans les files de la banque, mais par cette accoutumance à la vie telle qu’ils ne sont pas fichus de se donner à la mort, à en avoir même peur alors que l’inévitable est à une portée que je n’ai encore jamais frôlée.

Moi, je veux mourir. Je veux mourir bon sang. J’ai trente ans, j’ai tout fait pour l’inviter, mais je suis malgré tout en une santé de fer. Un peu rouillé, le fer qui se ficelle un peu au sol, mais toujours bien robuste. Je n’en peux plus. Mais je refuse de me laisser à la fin que mon père a eu. Je ne veux pas céder à la mort. C’est elle qui me cédera. C’est elle qui soufflera de me venir. Car de ça aussi : j’ai la flemme. Celle de me donner gratuitement à la mort, comme si elle était mon état d’adhérence premier, comme si elle pouvait concevoir sans modification possible aux choix auxquels j’ai couru sans me dépenser. Si je ne veux pas être quelque chose, je ne veux pas l’être pour la mort non plus. Et c’est dans le pire état possible que je veux lui apparaître, celui où elle ne prendra pas plaisir à observer le moindre recoin de ma peau, ou de mon esprit. Être l’être vivant le plus vide qui ait existé. Et c’est ça que ne saisissent pas mes parents, Nadine, Clément, le psy (…) et la mort. J’ai l’impression qu’à ne rien laisser, à m’engourdir du néant, j’inscris mon immortalité. Et mourir pour finalement continuer à vivre, ce n’est pas ça, le paradis ?

Publié le